Spirou, un octogénaire toujours jeune

La plupart des héros de bande dessinée survivent à leurs créateurs. À l’exception de Tintin, Philémon ou du Isaac Newton de Gotlib bien sûr.

Mais d’autres, tels Astérix ou Lucky Luke, poursuivent leurs aventures sous la plume et les mots d’autres dessinateurs et scénaristes. Avec une fortune souvent heureuse. Sans compter tous les super-héros des comics américains, increvables par définition…

Or, non seulement Spirou (et son inséparable comparse Fantasio) est un autre de ces immortels de la BD, mais il donne aussi son nom à un magazine qui a réellement donné le coup d’envoi au rayonnement de toute la BD franco-belge.

Un magazine qui annonce une révolution

Commençons par les origines de ce fameux Journal de Spirou, puisque le personnage et son support sont si intimement liés.

C’est un éditeur belge, un certain Jean Dupuis, déjà à la tête d’un petit empire de presse qui compte quelques romans et deux magazines (Les bonnes soirées et Le moustique, qui seront liés de près au Journal à venir), qui aura l’idée de mettre sur le marché un magazine de bandes dessinées réalisées par des artistes belges. Un peu pour contrebalancer l’influence des comics américains publiés par la grande presse de l’époque, mais surtout pour transmettre aux jeunes belges des valeurs patriotiques et humanistes. Et surtout, l’éditeur veut faire rayonner ce journal dans toute l’Europe francophone.

L’éditeur veut créer un magazine centré sur un personnage qui reflète ses valeurs. Lui et sa famille tombent d’accord sur le nom de Spirou, qui désigne en wallon un enfant particulièrement espiègle, mais qui veut aussi dire écureuil. D’ailleurs, ce personnage sera bientôt flanqué d’un écureuil comme animal de compagnie, qui s’appellera Spip.

Au passage, signalons que M. Dupuis était originaire de Marcinelle, une petite ville minière en banlieue de Charleroi – au cœur de la Wallonie donc, qui sera le siège d’une  »école » de BD qui aura pour maîtres des artistes comme Joseph Gillain (dit Jijé), André Franquin et Maurice de Bevère (alias Morris). Et qui influenceront d’autres dessinateurs, dont Albert Uderzo!

Un personnage qui se met en place

Pour l’incarner, la famille Dupuis fera appel à un dessinateur français : un dénommé Robert Velter, dit Rob-Vel, dont le trait fortement influencé par les BD américaines est susceptible de rallier un large public. Et c’est Rob-Vel qui donnera au personnage sa livrée de groom qui caractérisera ce personnage jusqu’à nos jours, s’inspirant de sa jeunesse où lui-même travaillait comme steward sur un navire transatlantique, croisant quotidiennement des jeunes garçons qui remplissaient cette fonction.

Rob-Vel en fera un garçon particulièrement facétieux mais au caractère honnête et loyal, soit travaillant au Moustic Hôtel (en référence au magazine d’actualités édité par Dupuis), ou parcourant le monde flanqué de son écureuil de compagnie. Sa livrée rouge demeurera au fil des années, bien que légèrement modifiée par les dessinateurs qui suivront.

Le journal de Spirou naîtra ainsi en avril 1938, créant à lui seul un créneau qui révolutionnera la presse jeunesse et bien plus, après la Seconde Guerre mondiale, étant alors unique en son genre. À titre de comparaison, Le journal de Tintin ne verra le jour qu’en 1946, et Pilote ne sera lancé qu’en 1959. Sans mentionner qu’à part Fluide Glacial, il est bien le seul des périodiques de BD à avoir survécu jusqu’à nos jours.

Un univers qui se précise

Mobilisé, Rob-Vel fournit de plus en plus difficilement ses histoires au Journal. En 1943, les Dupuis lui rachètent les droits du personnage que Jijé dessinera pendant 3 ans. Mine de rien, ce rachat permettra d’assurer la pérennité de Spirou jusqu’à nos jours. Et lorsque Jijé laissera le personnage à André Franquin, on assistera à la naissance d’un classique de la BD franco-belge.

C’est en effet Franquin qui bâtira à lui seul l’univers de ce qui deviendra la série Spirou et Fantasio. D’abord en reprenant de Jijé le personnage de Fantasio (que son prédécesseur avait représenté en zazou excentrique et gaffeur vêtu d’une chemise-cravate, d’un caleçon et de souliers de soccer…) et en en faisant la contrepartie de son personnage emblématique, toujours excentrique, mais plus stylé et à l’esprit inventif un peu excessif.

Il créera aussi le comte de Champignac (de son nom complet Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas de…), sorte de druide mycologue dont les expérimentations avec les champignons accoucheront de formules souvent bénéfiques mais parfois néfastes, et qui sera un peu comme le grand-père adoptif de nos deux héros. Zorglub, le savant fou aussi mégalomane que maladroit. Seccotine, journaliste rebelle et frondeuse, dont la création relevait déjà du défi dans une publication qui pouvait se montrer parfois assez étriquée… Zantafio, le cousin maléfique du partenaire de Spirou. Le maire de Champignac-en-Cambrousse (!), dont les discours aussi ampoulés que décousus préfigurent Achille Talon. Et bien sûr le fidèle Spip, dont Franquin fera une sorte de commentateur à la Jolly Jumper.

Mais il y aura surtout le marsupilami, un animal imaginaire aussi emblématique que le groom héros et qui mériterait un article à lui seul. Lorsque Franquin abandonne la série en 1968, ce sera la fin de la présence de cet animal étrange et désopilant, le dessinateur en conservant les droits jusqu’en 1987 où il le cède à un homme d’affaires monégasque.

Des créateurs qui assurent la continuité

Par la suite, le Breton Jean-Claude Fournier prendra les commandes de la série jusqu’en 1980. Il réalisera 11 albums, où Spirou prendra un tour plus politique et écologiste, un peu dans l’esprit de mai 68. Nicolas Broca (Nic) et Raoul Cauvin prendront la relève pour 3 albums, suivis par Jean-Richard Geurts (Janry) et Philippe Vandevelde (Tome), qui mettront l’accent sur l’aventure en plus de créer un personnage annexe en 1987 : Le petit Spirou, où le côté espiègle et irrévérencieux du personnage domine. Mais le tour plus sombre qu’ils tenteront de donner à la série principale ne sera pas du goût de l’éditeur…

En 2004, la nouvelle équipe est composée de Jean-David Morvan et José Luis Manuera qui font prendre à la série un virage manga saisissant, mais qui s’avérera un peu trop déroutant pour les fans de longue date.

Si bien que lorsque Yoann Chivard et Fabien Vehlmann reprendront la série 6 ans plus tard. Ils reviendront à l’univers créé par Franquin, en plus de faire réapparaître le marsupilami dont les éditions Dupuis ont réacquis les droits en 2015. L’album du retour, La colère du marsupilami, est paru l’année suivante.

Bref, 82 ans d’âge, 55 albums, un succès d’édition, un univers qui n’est pas près de disparaître et une consécration de ce qui deviendra le neuvième art. Aucun doute, Jean Dupuis avec son journal était aussi précurseur que les créateurs qu’il a employé.  

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