Nature

Le spectre de Brocken, des sorcières, des géants et vous

Un spectre de Brocken qui apparait dans le brouillard

Vous arrivez au sommet. Le soleil vous réchauffe la nuque et, devant vous, une mer de brouillard s’étend à perte de vue. Soudain, une silhouette immense se dresse dans la brume, la tête entourée d’un halo arc-en-ciel. Vous levez le bras. Elle lève le bras aussi.

Rassurez-vous, vous n’avez pas réveillé un esprit de la montagne. C’est seulement le spectre de Brocken, et même s’il a longtemps alimenté les légendes, cette gigantesque apparition est l’un des plus beaux tours que la lumière puisse jouer à un randonneur.

Autrefois, on pouvait y voir un présage surnaturel. Aujourd’hui, les photographes de plein air rêvent plutôt de la capturer avant qu’elle ne disparaisse.

Une montagne qui a mauvaise réputation

Le Brocken culmine à 1 141 mètres dans le massif du Harz, en Allemagne. Pour donner une idée, c’est un peu moins haut que le mont Jacques-Cartier, dans les Chic-Chocs gaspésiens, qui atteint 1 270 mètres. On est loin du mont Blanc, dans les Alpes, avec ses quelque 4 805 mètres, et encore plus de l’Everest, dans l’Himalaya, qui dépasse les 8 848 mètres.

Bref, ce n’est pas un géant. Du moins, pas par sa taille, mais sa réputation, elle, n’a rien de modeste.

Pendant des siècles, le Brocken, également appelé Blocksberg dans les légendes allemandes, a été associé aux sorcières, aux esprits et aux forces mystérieuses. Selon la tradition populaire, les sorcières s’y rassemblaient dans la nuit de Walpurgis, du 30 avril au 1er mai, pour célébrer un sabbat en compagnie du diable.

Le poète allemand Goethe a largement contribué à immortaliser cette réputation en envoyant Faust et Méphistophélès au Brocken dans son célèbre Faust. Goethe connaissait d’ailleurs la montagne puisqu’il en avait fait l’ascension en 1777.

Le décor se prêtait admirablement à ce genre d’histoires. Isolé au-dessus des forêts du Harz, le Brocken connaît des vents violents, un climat rude et des brouillards particulièrement fréquents. Le sommet peut être enveloppé de brouillard plus de 300 jours par année.

Imaginez maintenant un voyageur gravissant ses pentes il y a quelques siècles. La brume s’ouvre et, devant lui, apparaît une silhouette démesurée qui semble flotter dans les airs. Lorsqu’il tente de s’en approcher, elle s’éloigne. Lorsqu’il s’immobilise, elle fait de même.

Dans une montagne réputée pour abriter des sorcières, on comprend qu’il ne pense pas immédiatement à un phénomène optique.

En 1780, le pasteur et naturaliste allemand Johann Esaias Silberschlag décrit scientifiquement cette étrange apparition observée sur le Brocken. Le fantôme commence alors à perdre de son mystère. Il s’agit tout simplement de l’ombre de celui qui le regarde.

Tout simplement, vraiment? Il reste encore à expliquer pourquoi cette ombre semble si grande et, surtout, pourquoi elle peut porter une auréole digne d’un personnage de conte fantastique.

Un géant, deux illusions

Le spectre de Brocken est une illusion d’optique qui transforme votre ombre en une silhouette gigantesque. Il peut s’accompagner d’un second phénomène, tout aussi spectaculaire : une couronne de lumière multicolore appelée gloire.

Les deux apparaissent souvent ensemble, mais ils n’ont pas exactement la même origine.

Pourquoi votre ombre devient-elle immense?

Pour créer un spectre de Brocken, il faut d’abord que le soleil soit derrière vous et qu’une couche de brouillard ou de nuages se trouve devant vous, généralement plus bas.Votre corps bloque une partie de la lumière et projette son ombre sur les gouttelettes en suspension.

Jusque-là, rien d’extraordinaire. Sauf que le brouillard n’est pas un écran plat. Les gouttelettes occupent une multitude de positions et de distances. Privé de repères fiables, votre cerveau a du mal à évaluer la taille et l’éloignement de cette silhouette sombre. Il peut alors interpréter une ombre relativement proche comme une forme immense située beaucoup plus loin.

Le soleil bas accentue également l’allongement de l’ombre. Celle-ci peut sembler étirer ses bras et ses jambes jusqu’à des proportions absurdes. Et comme le brouillard se déplace constamment, le fantôme paraît parfois grandir, rétrécir ou se balancer. Il peut même donner l’impression de respirer.

C’est vous, mais en version géante et légèrement inquiétante.

Une auréole faite d’arc-en-ciel

Le détail le plus fascinant apparaît lorsque l’ombre est entourée d’un ou de plusieurs anneaux colorés.

Ce phénomène porte un nom plutôt flatteur : la gloire. Contrairement à l’arc-en-ciel traditionnel, qui dessine un grand arc dans le ciel, la gloire forme de petits cercles concentriques autour du point exactement opposé au soleil. Le bleu se trouve généralement à l’intérieur des anneaux et le rouge à l’extérieur.

Tout se joue à une échelle minuscule. Les gouttelettes du brouillard mesurent souvent quelques micromètres à quelques dizaines de micromètres de diamètre. Lorsqu’elles rencontrent la lumière du soleil, elles la diffusent dans différentes directions. Une petite partie revient vers l’observateur et les propriétés ondulatoires de la lumière produisent des interférences et des anneaux colorés.

L’explication physique fait notamment intervenir la diffusion de Mie, une théorie développée en 1908 par le physicien allemand Gustav Mie. Les mécanismes précis de formation des gloires ont ensuite fait l’objet de travaux plus poussés.

Une auréole rien que pour vous

Voici peut-être le détail le plus étonnant de toute cette histoire.

Si vous êtes plusieurs au sommet d’une montagne, vous pourrez distinguer les ombres de vos compagnons dans le brouillard. Mais vous ne verrez une gloire qu’autour de votre propre ombre.

Pourquoi? Parce que les anneaux lumineux sont centrés sur un point précis, celui qui se trouve exactement à l’opposé du soleil, dans votre ligne de vision. Chaque personne possède donc son propre point de vue et sa propre gloire. Votre voisin peut admirer la sienne, mais vous ne la verrez pas autour de sa tête.

Autrement dit, tout le monde peut avoir une auréole, mais personne ne peut admirer celle de son voisin. On comprend mieux comment ce phénomène a pu nourrir certaines interprétations spirituelles.

Chasser son propre fantôme

Bonne nouvelle, vous n’avez pas besoin de traverser l’Atlantique ou de gravir l’Everest pour rencontrer un spectre de Brocken.

Le phénomène peut se produire partout où les bonnes conditions sont réunies. Il suffit d’un peu de relief, d’une couche de brouillard bien placée et d’un soleil qui accepte de jouer le jeu.

La recette pour faire apparaître votre géant

  • Le bon moment. Privilégiez le lever du soleil ou la fin de journée, lorsque le soleil est bas sur l’horizon. L’automne est particulièrement intéressant parce que les nuits fraîches et l’humidité favorisent la formation de brouillard dans les vallées.
  • Le bon endroit. Cherchez un sommet ou une crête qui domine une vallée, un lac ou une mer de nuages. Au Québec, les reliefs de la Gaspésie, de Charlevoix et des Cantons-de-l’Est peuvent offrir des conditions propices.
  • La bonne direction. Placez-vous dos au soleil et regardez vers le brouillard, du côté opposé. Votre ombre doit pouvoir se projeter sur les nuages ou la brume devant vous.
  • Un peu de patience. Les nuages bougent, le vent change et la lumière évolue rapidement. Le spectre peut apparaître quelques secondes, disparaître et revenir comme s’il hésitait à se montrer.

Inutile de s’aventurer près d’une falaise pour mieux voir l’apparition. Un belvédère ou un endroit dégagé, à bonne distance du bord, peut parfaitement faire l’affaire. Et si vous avez la chance de rencontrer votre géant, essayez de lever les bras. Il vous imitera aussitôt.

Si vous voulez immortaliser le phénomène pour Instagram, un téléphone suffit. Mais il faut surtout agir rapidement, car une gloire peut s’évanouir avec la prochaine bourrasque.

Le plan B : un fantôme à 10 000 mètres

Pas envie de grimper une montagne à l’aube? Il existe une autre façon d’observer une gloire.

La prochaine fois que vous prenez l’avion, choisissez si possible un siège côté hublot, du côté opposé au soleil. Lorsque l’appareil survole une couche de nuages, regardez attentivement son ombre. Il arrive qu’elle soit entourée de cercles multicolores parfaitement concentriques.

Cette fois, ce n’est pas votre silhouette qui occupe le centre du spectacle, mais celle de l’avion. Le principe optique demeure le même.

Les gloires sont d’ailleurs bien connues des pilotes et des observateurs de phénomènes atmosphériques.

Des poètes, des fantômes et des pèlerins

Il aurait été étonnant qu’une apparition aussi spectaculaire échappe aux écrivains. Après tout, une silhouette géante qui vous poursuit dans la brume constitue une matière première idéale pour un poème romantique ou un roman gothique.

Le poète anglais Samuel Taylor Coleridge, notamment connu pour La Complainte du vieux marin, en fait une image poétique dans Constancy to an Ideal Object, publié en 1828.

Il y raconte l’histoire d’un bûcheron qui aperçoit, dans la brume hivernale, une figure lumineuse entourée d’une auréole. Fasciné, l’homme poursuit cette apparition sans réaliser qu’il court derrière sa propre ombre.

Difficile de trouver une meilleure métaphore de notre tendance à poursuivre des idéaux que nous avons nous-mêmes fabriqués.

Coleridge connaissait d’ailleurs le phénomène autrement que par les livres. Dans une note accompagnant son poème, il affirme l’avoir personnellement observé à deux reprises.

L’écrivain écossais James Hogg exploite quant à lui le côté inquiétant de cette illusion dans Confessions d’un pécheur justifié (1824). Dans cet univers où se mêlent culpabilité, religion et incertitude psychologique, l’apparition d’un double prend une signification autrement plus troublante.

En Chine, le fantôme devient Bouddha

À des milliers de kilomètres de l’Allemagne, la même illusion a pris une signification presque opposée.

Sur le mont Emei, l’une des quatre montagnes sacrées du bouddhisme chinois, les gloires observées dans les nuages sont connues sous le nom de « lumière de Bouddha ».

Le lieu lui-même possède une histoire religieuse exceptionnelle. Selon l’UNESCO, c’est sur cette montagne qu’aurait été construit, au Ier siècle, le premier temple bouddhiste de Chine. Le site est aujourd’hui inscrit au patrimoine mondial.

Dans cette tradition, les anneaux lumineux ont été associés à des manifestations sacrées. Là où les légendes allemandes voyaient volontiers une créature inquiétante, la tradition du mont Emei leur donnait une interprétation sacrée.

Sorcière ou auréole, à vous de choisir

Pendant des siècles, les humains ont vu dans le brouillard des géants, des démons, des présages et des signes divins. La science a fini par expliquer l’illusion, sans lui retirer grand-chose de sa beauté.

Et le spectre de Brocken est loin d’être la seule curiosité du ciel capable de nous faire douter de nos propres yeux. Entre illusions d’optique, lumières mystérieuses et manifestations atmosphériques étranges, la nature possède tout un répertoire de tours de magie. Nous avons d’ailleurs réuni quelques-unes de ces bizarreries dans notre article sur les phénomènes météorologiques qui nous font passer pour des fous.


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