Il y a quelque chose d’hypnotique dans Monstre : L’histoire de Lizzie Borden. Le personnage principal, la femme qui vient la sortir de sa torpeur, cette maison où l’on aimerait admirer la décoration sans jamais rencontrer les propriétaires… Tout est à la fois beau et étouffant. C’est tellement intéressant visuellement qu’on en oublierait presque le genre d’histoire qu’on nous raconte.
Cette quatrième saison de l’anthologie de Ryan Murphy et Ian Brennan s’intéresse à Lizzie Borden, une Américaine accusée du meurtre de son père et de sa belle-mère à la fin du XIXe siècle. Ella Beatty la joue, aux côtés de Vicky Krieps, Charlie Hunnam et Rebecca Hall. Une distribution qui contribue énormément au plaisir assez malsain de fréquenter cette famille, même si ce n’est pas tout à fait un portrait réaliste de l’histoire.
Ella Beatty, impossible à quitter des yeux
Ella Beatty est fascinante dans ce rôle. Sa Lizzie semble enfermée dans une torpeur dont on attend qu’elle sorte, tout en se demandant ce qui va arriver quand elle y parviendra. On a envie de la voir vivre, désirer quelque chose, découvrir qu’il existe un monde au-delà de cette famille étouffante, tout en sachant que la fin heureuse qu’on lui souhaite n’arrivera jamais.
Il faut dire que l’univers visuel lui va merveilleusement bien. Les costumes d’époque, les décors et la lumière participent à cette fascination. La beauté de l’ensemble rend l’enfermement encore plus troublant. On est dans une maison de poupée qui va mal tourner.
Vicky Krieps vient ouvrir les fenêtres
Puis il y a Vicky Krieps. Elle joue Bridget Sullivan, la domestique que les Borden appellent Maggie. C’est elle qui fait entrer dans la vie de Lizzie le désir et la possibilité d’une existence moins beige. Leur rapprochement devient l’un des moteurs de cette version de l’histoire. On comprend l’attirance de Lizzie pour cette femme qui semble pouvoir lui montrer comment sortir de sa prison.
Un détail de tournage illustre bien le personnage. Dans une entrevue à Town & Country, Krieps explique avoir refusé le corset :parce qu’il lui semblait essentiel que cette femme puisse respirer. Une idée toute simple, mais qui dit beaucoup de la liberté qu’elle devait incarner auprès de Lizzie.
Des parents délectablement détestables
En face, Charlie Hunnam et Rebecca Hall composent un duo qu’on prend beaucoup de plaisir à détester. Lui incarne Andrew Borden, le père de Lizzie et elle joue Abby, sa belle-mère. Le premier impose sa dureté, tandis que la seconde fait subir à Lizzie ses propres frustrations. L’ambiance familiale est formidable, à condition d’habiter ailleurs.
Ils sont délectablement détestables. C’est une qualité de jeu bien particulière, celle qui vous donne envie qu’un personnage quitte la pièce tout en vous réjouissant de retrouver l’acteur à sa prochaine apparition.
Leur présence donne aussi tout son poids à la torpeur de Lizzie. Dans cette maison, on comprend que l’élan puisse finir par manquer. Alors, forcément, quand quelqu’un vient troubler l’ordre établi, on se redresse un peu avec elle.
L’histoire, avec beaucoup de liberté
Il faut tout de même distinguer cette Lizzie de la personne qui a réellement vécu. Andrew et Abby Borden ont été tués en 1892. Accusée de leur meurtre, Lizzie a été acquittée en 1893. La série fait des choix très affirmés là où l’affaire historique conserve ses incertitudes. Ella Beatty décrit d’ailleurs elle-même son personnage comme une version largement fictionnalisée dans le dossier de Netflix consacré à l’histoire réelle.
La relation amoureuse entre Lizzie et Bridget appartient également aux hypothèses reprises par la fiction, sans être établie historiquement.
Alors comment ça s’est passé avec la vraie Lizzie Borden?
La vraie Lizzie avait 32 ans lorsque son père et sa belle-mère ont été retrouvés morts, le 4 août 1892, à Fall River, au Massachusetts. Elle enseignait à l’école du dimanche, participait à des organisations religieuses et siégeait au conseil d’administration de l’hôpital local. Elle avait donc une existence sociale et des responsabilités au-delà de la maison familiale. Ce profil de femme respectable allait d’ailleurs peser lourd dans la façon dont on jugerait son affaire.
Son procès s’est ouvert le 5 juin 1893 à New Bedford. L’accusation disposait d’indices troublants, notamment le témoignage d’une amie qui l’avait vue brûler une robe après les meurtres. La défense soutenait que le vêtement était taché de peinture. Mais aucune arme n’a pu être reliée de façon concluante aux crimes, et les éléments matériels ne permettaient pas d’établir sa culpabilité. Le 20 juin, Lizzie a été acquittée. Les dates et les journaux de l’époque sont accessibles dans le dossier de la Bibliothèque du Congrès.
Une femme convenable pouvait-elle faire ça?

Cette question parcourait le procès. Comme l’explique l’historien Joseph Conforti dans Smithsonian Magazine, une partie des soutiens de Lizzie jugeait presque inconcevable qu’une femme protestante de son milieu puisse commettre une telle violence. Sa fortune lui permettait aussi d’être défendue par une excellente équipe, comprenant un ancien gouverneur du Massachusetts.
Des militantes du droit de vote et des organisations féminines se sont mobilisées pour elle. Certaines dénonçaient notamment le fait qu’elle serait jugée par un jury auquel les femmes ne pouvaient pas participer. L’affaire mettait ainsi en lumière un drôle de paradoxe : les idées sur la fragilité et la vertu féminines pouvaient servir à défendre une accusée, alors que les femmes demeuraient exclues du pouvoir de la juger.
Le tribunal l’acquitte, la légende la condamne
Les journaux ont fait de l’affaire un spectacle national, publiant des récits parfois embellis, parfois carrément inventés. Pourtant, la presse n’était pas unanimement hostile à Lizzie : au lendemain du verdict, le New York Times dénonçait le traitement infligé à l’accusée et s’en prenait durement à l’enquête policière. Mass Humanities reproduit cet éditorial.
L’acquittement n’a pas suffi à effacer les soupçons. D’ailleurs, une comptine populaire a installé durablement l’image de Lizzie assassinant ses parents à coups de hache, jusque dans les jeux des enfants.
Lizzie Borden took an axe,
And gave her mother forty whacks.
When she saw what she had done,
She gave her father forty-one.
Comme vous pouvez le voir, la comptine a été beaucoup plus catégorique que le jury.
Le National Women’s History Museum voit dans ce procès un précurseur des grandes affaires judiciaires médiatisées qui passionnent encore le public. Livres, pièces, films et opéras ont ensuite prolongé sa célébrité. Bien avant les séries de true crime, Lizzie avait déjà une vie publique qui ne lui appartenait plus.
Un héritage moins connu : les animaux
Il existe aussi une Lizzie dont on parle beaucoup moins. En 1913, une rencontre dans son salon a contribué à préparer la création d’un organisme destiné à secourir les chevaux de trait maltraités de Fall River. Elle a soutenu le projet, puis légué 30 000 dollars à l’Animal Rescue League à sa mort, en 1927. Sa sœur Emma lui en a laissé 20 000.
L’organisme raconte lui-même cette histoire et précise que les placements issus de ces legs produisent encore des revenus. Les portraits des deux sœurs sont affichés dans son refuge. Voilà un souvenir de Lizzie qui a rarement la place d’honneur : pour les animaux de Fall River, son héritage a été une très bonne nouvelle.
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