Culture

L’époque victorienne et la tapisserie qui tuait les gens

Salon d’époque victorienne avec fauteuils capitonnés, table en marbre sous cloche de verre, bibliothèque vitrée et poêle en fonte

Au XIXe siècle, les intérieurs victoriens se paraient de magnifiques papiers peints aux couleurs éclatantes. Le vert était particulièrement à la mode. Mais derrière les fleurs délicates et les arabesques élégantes se cachait parfois un ingrédient redoutable.

Le vert qui valait de l’or

L’époque victorienne, qui s’étend de 1837 à 1901 au Royaume-Uni, était particulièrement friande de décoration intérieure. Les maisons bourgeoises débordaient de tapis, de tentures, de meubles sculptés et de papiers peints aux motifs complexes. La nature était partout. Les feuillages, fleurs, oiseaux et plantes grimpantes envahissaient les murs.

Au milieu du XIXe siècle, les progrès de l’industrie permettaient de fabriquer des papiers peints dans une variété de couleurs et de motifs autrefois réservés aux plus fortunés. Parmi toutes les teintes disponibles, un vert vif connaissait un succès considérable.

Pendant longtemps, obtenir un beau vert avait été un véritable casse-tête pour les fabricants de pigments. Les couleurs avaient tendance à ternir, à virer au brun ou à se dégrader avec le temps. Un problème que le chimiste suédois Carl Wilhelm Scheele avait contribué à résoudre dès 1775.

Sa découverte, baptisée vert de Scheele, produisait un magnifique vert jaunâtre à partir d’un composé contenant du cuivre et de l’arsenic. Le pigment était relativement bon marché et offrait des résultats spectaculaires.

En 1814, une nouvelle formulation, connue notamment sous les noms de vert émeraude et de vert de Paris, permettait d’obtenir une couleur encore plus vive et durable.

Les fabricants étaient ravis. Les consommateurs aussi.

Le seul problème, c’est que ces pigments contenaient une substance toxique, et ce n’était pas exactement un secret.

Selon le Cooper Hewitt, Smithsonian Design Museum, le vert de Scheele fut utilisé pendant une bonne partie du XIXe siècle. Un spécimen de papier peint datant de 1836, conservé par le musée, montre d’ailleurs à quel point cette couleur résistait au temps. Presque tous les autres éléments du motif avaient pâli, sauf les détails verts.

Le pigment avait tenu ses promesses.

Une maison qui rendait ses habitants malades

Les premiers soupçons concernant les papiers peints à l’arsenic remontent à la première moitié du XIXe siècle.

Des médecins constataient que certaines personnes développaient des symptômes inhabituels après avoir emménagé dans des pièces fraîchement décorées. Elles souffraient de nausées, de douleurs abdominales, de maux de tête, d’irritations et d’une fatigue persistante.

Le plus troublant était que leur état pouvait s’améliorer lorsqu’elles quittaient leur domicile. Les symptômes revenaient parfois lorsqu’elles réintégraient les pièces concernées.

Illustration médicale dans un journal médical français de 1859 qui illustre les effets de l'arsenic

En 1857, le médecin britannique William Hinds rapporta avoir lui-même souffert de malaises qu’il associait au papier peint de son logement. Ce genre de témoignage contribuait à alimenter une inquiétude grandissante dans les milieux médicaux.

À une époque où les maladies infectieuses étaient fréquentes et où l’on comprenait encore mal de nombreux mécanismes d’intoxication, établir un diagnostic était particulièrement difficile.

L’arsenic ne provoquait pas nécessairement une intoxication spectaculaire et immédiate. Selon la quantité absorbée et la durée de l’exposition, ses effets pouvaient également apparaître progressivement.

Il fallait donc envisager une possibilité assez inquiétante : un élément de décoration pouvait contribuer à rendre malade toute une famille sans que personne ne pense à le mettre en cause.

Quatre enfants morts dans une maison de Londres

L’une des affaires les plus marquantes éclata en 1862, dans le quartier de Limehouse, à Londres.

En l’espace de deux mois, quatre enfants d’une même famille moururent après avoir présenté des symptômes semblables, notamment des problèmes de gorge. Les décès furent d’abord associés à la diphtérie, une maladie infectieuse alors redoutée. Mais le chirurgien Thomas Orton soupçonnait une autre cause : le papier peint qui recouvrait les murs de leur chambre.

Le chimiste et médecin Henry Letheby fut appelé à examiner l’affaire. L’analyse du papier peint révéla la présence d’arsenic, à raison d’environ trois grains par pied carré, selon un rapport médical officiel publié à l’époque.

Letheby reconnut que les symptômes décrits étaient compatibles avec une intoxication à l’arsenic. Toutefois, il n’avait pas retrouvé le poison dans les organes examinés, et la preuve d’un empoisonnement mortel demeurait contestée.

Le jury conclut finalement à des morts naturelles, malgré les soupçons du médecin.

C’est un détail important : l’affaire de Limehouse est régulièrement racontée comme un quadruple meurtre commis par du papier peint. Les documents historiques montrent plutôt un cas très préoccupant, dans lequel la présence d’arsenic était établie, mais où la cause exacte des décès n’avait pas fait consensus.

On peut retrouver cette affaire dans le rapport du Medical Officer of the Privy Council de 1862, ainsi que dans une étude historique publiée par la revue médicale Res Medica.

L’histoire n’en était pas moins terrifiante. Si un papier peint pouvait contenir suffisamment de poison pour éveiller de tels soupçons, combien d’autres familles vivaient entourées de produits similaires ?

Mais comment un papier peint pouvait-il empoisonner quelqu’un ?

Les Victoriens n’avaient pas besoin de manger leur tapisserie pour être exposés à l’arsenic.

Avec le temps, les pigments de certains papiers peints pouvaient se détacher de leur support, former une fine poussière et se répandre dans la pièce. Ces particules pouvaient ensuite être inhalées ou ingérées accidentellement.

Les enfants étaient particulièrement vulnérables, notamment parce qu’ils jouaient près des murs, manipulaient le papier et portaient fréquemment leurs mains à la bouche.

Les personnes qui fabriquaient les pigments, les papiers peints, les tissus et les fleurs artificielles étaient également exposées à des concentrations parfois importantes de substances toxiques.

Mais une autre théorie allait rendre les murs victoriens encore plus inquiétants.

Dans les maisons humides et mal ventilées, des moisissures pouvaient se développer derrière les papiers peints. Certains scientifiques pensaient que ces micro-organismes étaient capables de transformer les composés arsenicaux en gaz toxiques.

En 1892, le médecin italien Bartolomeo Gosio démontra expérimentalement que certains champignons pouvaient effectivement produire des composés volatils à partir de substances contenant de l’arsenic. Cette découverte sembla fournir une explication aux mystérieuses maladies domestiques.

La question s’est toutefois révélée plus compliquée. Des recherches scientifiques ultérieures ont remis en cause la toxicité réelle du principal gaz identifié, la triméthylarsine, aux concentrations susceptibles d’être produites dans une habitation.

Une analyse publiée en 2005 dans le Journal of Environmental Monitoring explique pourquoi cette théorie ne suffit pas à démontrer que les émanations gazeuses étaient responsables des décès attribués aux papiers peints.

Autrement dit, le danger des pigments arsenicaux était réel, mais tous les mécanismes invoqués à l’époque n’étaient pas nécessairement exacts.

Et la poussière contaminée restait, elle, un problème bien concret.

William Morris, le grand décorateur qui ne voulait rien entendre

L’un des personnages les plus fascinants de cette histoire est William Morris.

Figure majeure du mouvement Arts and Crafts, Morris était un artiste, écrivain, entrepreneur et réformateur social britannique. Ses papiers peints, ornés de plantes, de fleurs et de feuillages délicatement entrelacés, comptent parmi les créations les plus célèbres de l’époque victorienne. Ils sont encore reproduits et admirés aujourd’hui. Mais Morris avait une relation pour le moins embarrassante avec l’arsenic.

Son père avait été associé à Devon Great Consols, une importante entreprise minière productrice notamment d’arsenic. De plus, des analyses modernes ont confirmé que certains premiers papiers peints commercialisés par Morris contenaient des pigments arsenicaux.

Lorsque les médecins commencèrent à dénoncer les dangers de ces produits, Morris ne les prit pas très au sérieux. En 1885, il comparait même la peur de l’arsenic à une forme de chasse aux sorcières. Pour lui, l’inquiétude relevait largement de l’hystérie.

L’ironie était remarquable. Cet homme, qui défendait une conception plus humaine du travail et critiquait les dérives de l’industrialisation, rejetait les avertissements concernant une substance présente dans les produits qu’il vendait.

Sous la pression de l’opinion publique, son entreprise finit néanmoins par se tourner vers des papiers peints annoncés sans arsenic. Le Victoria and Albert Museum conserve d’ailleurs un catalogue de Morris & Co. portant une déclaration relative à l’absence d’arsenic dans ses produits.

Visiblement, les clients avaient fini par poser des questions embarrassantes.

Du poison dans les robes, les jouets et même les bonbons

Le papier peint n’était malheureusement que la partie la plus visible du problème. Au XIXe siècle, les pigments arsenicaux se retrouvaient dans une quantité étonnante d’objets de consommation. Les fabricants les utilisaient pour colorer certains tissus, accessoires de mode, jouets, fleurs artificielles, papiers décoratifs et même des confiseries.

Les robes vert émeraude pouvaient être particulièrement problématiques. Leur tissu libérait parfois des particules pigmentées pendant la manipulation et le port, exposant les personnes qui les confectionnaient comme celles qui les utilisaient.

Les ouvrières chargées de fabriquer les fleurs artificielles étaient parmi les plus exposées. Certaines manipulaient quotidiennement des feuilles et des pétales colorés avec des composés arsenicaux, dans des ateliers où les poussières pouvaient s’accumuler.

Les conséquences sanitaires étaient suffisamment préoccupantes pour attirer l’attention des médecins et des réformateurs sociaux.

Le National Gallery of Victoria rappelle notamment que les pigments arsenicaux étaient présents dans les vêtements, les savons, les bougies, les jouets et les sucreries. L’engouement pour le vert dépassait donc largement les murs du salon.

On pouvait acheter une robe assortie à sa tapisserie et découvrir un peu trop tard que les deux partageaient le même ingrédient indésirable.

Le poison n’était pas toujours vert

On associe souvent cette histoire au vert de Scheele et au vert émeraude. Pourtant, croire que seuls les papiers peints verts contenaient de l’arsenic serait une erreur.

Pour le vérifier, le RISD Museum, aux États-Unis, a fait analyser plusieurs papiers peints historiques de sa collection.

Les résultats furent parfois surprenants.

Sur un modèle français représentant Venise, réalisé vers 1840, les scientifiques ont relevé une concentration particulièrement élevée d’arsenic dans certaines zones vertes. Mais sur un autre papier peint, les analyses ont également détecté de l’arsenic dans des fleurs bleues et roses.

Plus étonnant encore, un papier peint de la firme Jeffrey & Co., datant d’environ 1900, contenait toujours des quantités notables d’arsenic, malgré la réputation de sécurité acquise par le fabricant à la fin du siècle.

Ces découvertes rappellent que les déclarations commerciales de l’époque ne correspondaient pas toujours à la composition réelle des produits.

Même les fabricants les plus réputés n’étaient pas à l’abri d’une mauvaise surprise.

Les Victoriens ont-ils fini par interdire ces papiers peints ?

Malgré les avertissements des médecins, les autorités britanniques tardèrent à agir contre les papiers peints arsenicaux.

D’autres pays européens avaient déjà adopté des restrictions concernant certains produits contenant de l’arsenic, mais au Royaume-Uni, les intérêts économiques, les désaccords scientifiques et la résistance des industriels compliquaient les initiatives.

Les journaux jouèrent un rôle important en relatant des cas d’intoxication présumée et en relayant les inquiétudes du public. Peu à peu, les fabricants comprirent qu’un papier peint pouvait difficilement rester attrayant si les clients craignaient d’y laisser leur santé.

Dans les années 1870, plusieurs entreprises commencèrent à proposer des produits présentés comme exempts d’arsenic. En 1879, Jeffrey & Co. fit analyser ses papiers peints par le chimiste Robert F. Alison, qui déclara les échantillons soumis à son examen exempts de substances toxiques.

La firme développa ensuite une gamme de papiers peints hygiéniques, présentée notamment lors de l’Exposition internationale d’hygiène de Londres en 1884. Les motifs restaient élégants, mais la sécurité devenait désormais un argument de vente.

Il fallut encore plusieurs décennies pour que les pigments arsenicaux disparaissent progressivement de ce marché et ce recul ne résulta pas d’une interdiction britannique générale et immédiate. C’est la pression des consommateurs et l’évolution des procédés industriels qui contribuèrent largement à leur abandon.

Et Napoléon dans tout ça ?

Impossible de parler de tapisserie à l’arsenic sans évoquer une célèbre théorie concernant Napoléon Bonaparte. Après sa mort en 1821, sur l’île de Sainte-Hélène, diverses hypothèses furent avancées pour expliquer la présence d’arsenic retrouvée dans ses cheveux.

Certains chercheurs envisagèrent que les papiers peints de sa résidence, contenant des pigments arsenicaux, aient contribué à son exposition au poison. L’idée était séduisante : l’empereur aurait été victime non pas d’un assassin, mais de sa propre décoration intérieure.

Malheureusement pour les amateurs de mystères historiques, cette explication n’est pas considérée comme démontrée. Les recherches médicales privilégient généralement une mort liée à un cancer de l’estomac.

Le Victoria and Albert Museum rappelle également que l’histoire du papier peint responsable de sa mort appartient davantage aux grandes anecdotes historiques qu’aux conclusions scientifiques établies. Et puis, Napoléon était mort seize ans avant l’accession de Victoria au trône.

Son cas illustre surtout que les pigments arsenicaux étaient déjà utilisés dans les intérieurs européens bien avant l’époque victorienne.

Des papiers peints encore conservés aujourd’hui

Les tapisseries empoisonnées n’ont pas toutes disparu.

Des musées conservent aujourd’hui de magnifiques exemplaires de papiers peints historiques contenant de l’arsenic. On en trouve notamment dans les collections du Victoria and Albert Museum, du Cooper Hewitt et du RISD Museum.

Leur conservation nécessite des précautions particulières. Les restaurateurs peuvent faire analyser les pigments avant de manipuler certains documents et utiliser des méthodes adaptées pour éviter toute exposition aux poussières contaminées.

Ces objets demeurent précieux pour l’histoire du design. Ils témoignent de l’incroyable créativité des décorateurs du XIXe siècle, mais aussi des conséquences inattendues de l’enthousiasme industriel pour les nouveaux matériaux.

Aujourd’hui, les papiers peints victoriens sont surtout admirés pour leurs motifs floraux raffinés et leurs couleurs somptueuses. Il est tout de même difficile de regarder certains de ces rouleaux sans penser aux familles qui les avaient choisis pour embellir leur maison.

Elles voulaient simplement un joli salon, une chambre accueillante ou une touche de verdure au milieu de la ville, mais leur passion pour la déco a fini par s’ajouter à la liste des produits bizarres, dangereux ou totalement inutiles.


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