Les femmes ont-elles le droit de vieillir?

Y a-t-il un lien entre les actrices hollywoodiennes déformées, les scandales du #metoo, l’industrie des injections, les sports professionnels et la peur de vieillir? J’ai envie de dire que oui.

Il y a quelques années, j’avais écrit un article à propos de la difficulté de vieillir, quand on est une femme. J’avais seulement effleuré cet idée, et dit que les hommes avaient plus de facilité à vieillir.

Ça avait fait beaucoup de bruit à l’époque. Comme c’est arrivé souvent, on a réclamé ma démission. Mais avec tout ce qui s’est passé depuis, je pense qu’on est capables d’en parler. Je pense même qu’on DOIT en parler. Et comme d’habitude, je vais passer par quatre chemins. En commençant avec Kate Winslet.

La belle Rose, la belle Clémentine…

C’est Kate Winslet qui m’a donné envie de revenir sur ce sujet du vieillissement chez les femmes. Dans l’excellente série Mare of Easttown, on la voit habillée comme la chienne à Jacques, à renifler et à fumer entre deux vapotages. Jusque-là, c’est un rôle, c’est une excellente actrice, rien de bizarre.

Sauf qu’elle n’est pas maquillée non plus, ou si peu. C’est spécial de la voir dans le même état que nos amies un soir de semaine. Dans les faits, ça rend le personnage plus crédible, mais ça fait quand même drôle de voir Kate Winslet assumer son âge. Elle n’a plus l’âge de Titanic.

C’est normal, Titanic a été tourné en 1996.

Mais on s’attend quand même à plus de retouches. D’habitude, au cinéma et à la télé, même les junkies ont une peau de pêche, mais ce n’est pas le cas ici.

Kate Winslet sans maquillage

Dans cette excellente série, non seulement elle n’est pas maquillée, mais la caméra insiste pour qu’on voie bien la fatigue dans son visage. On voit les cernes de près. Les rides aussi. Ça insiste là-dessus, un peu comme avec Mireille Enos dans The Killing. Ça ajoute à la lourdeur du sujet de la série. Ses rides et ses cernes deviennent un accessoire.

Une fois bien absorbés dans l’histoire, on les oublie vite, par contre. Plus vite encore que le visage totalement déformé de Nicole Kidman dans The Undoing. Plus vite encore que la bouche étrange de Jennifer Aniston dans The Morning Show. BEAUCOUP plus vite que le nez de Jennifer Grey ou la bouche de Meg Ryan.

Pas que je les juge, bien sûr, parce que je suis triste pour ces femmes qui en ont probablement besoin pour travailler dans certains cercles hollywoodiens infestés de Harvey Weinstein. Je remarque tout bonnement qu’on s’habitue plus facilement au naturel qu’à l’étrange. Et la chirurgie esthétique, c’est souvent étrange. Même Lilo s’en servait comme divertissement dans Lilo et Stitch.

On s’imagine qu’elles sont obligées de passer par là. Ce qui m’amène à la notion de choix.

Le libre-choix de vieillir

Ce matin, Hugo Dumas nous a présenté une chronique à ce propos. Le propos : « Dans la série Mare of Easttown, Kate Winslet montre son ventre mou, ses rides et a refusé toute correction en post-production. C’est louable, mais il ne faut pas jeter la pierre aux actrices qui ont recours aux injections pour continuer à travailler. »

J’ai trouvé ça spécial.

Spécial comme si on défendait les femmes qui investissent des milliers de dollars en chirurgie esthétique contre ces méchantes femmes qui osent vieillir au naturel dans une industrie horrible.

Spécial comme si on pointait surtout le ventre mou de Kate Winslet. Un peu comme si on la jugeait sous couvert de je-ne-sais-trop-quoi. Bref, un drôle d’angle.

Certainement pas le premier ventre mou à l’écran

C’est spécial aussi parce qu’il y a une tonne de choses à dire à propos de la série. Mais parce que l’actrice principale est une belle femme connue, on choisit de parler de son apparence.

Vince Vaughn a fait toute une carrière de gars sexy avec un petit ventre mou. Leonardo DiCaprio, l’homme incapable de vivre avec une femme de plus de 24 ans, a un énorme ventre mou. Louis Armstrong avait un bon petit ventre mou. Est-ce qu’on le remarquait? Moins que son talent en tout cas. Et on n’écrivait pas d’articles pour dire de ne pas juger les musiciens qui faisaient des exercices, c’est certain. Je n’ai jamais vu d’article à propos du ventre mou des gars de District 31 non plus.

Quand j’ai dit à Hugo Dumas : « Sauf que c’est à force de voir les effets normaux du vieillissement sur nos écrans que notre oeil va s’habituer et que les femmes vont arrêter d’avoir honte de ne plus avoir 21 ans« , je le pensais.

Pour moi, c’est une bonne nouvelle. Je voyais venir moins d’insécurité, moins de botox, plus de temps pour autre chose. Une meilleure représentation des femmes de 7 à 77 ans. Un focus sur leur talent, pas leurs fesses.

Je ne sais pas à quoi je m’attendais.

Il m’a répondu que c’était plus complexe que ça et a continué de défendre les femmes qui ont des injections contre je ne sais quelle menace. Je pense que dans certains cercles, c’est ce qu’on appelle « faire partie du problème ».

Quand les actrices voient ce genre d’article, pensez-vous qu’elles sentent qu’elles ont un libre-choix? Moi non plus.

Il faut rester jeune

Remarquez, ce n’est pas de la faute d’Hugo Dumas. (N’allez surtout pas le canceller.) C’est dans la culture nord-américaine. On se fait gaver de filles jetables américaines depuis des décennies. En mode, les mannequins doivent être jeunes, maigres, et avoir des formes prépubères.

Et ce n’est pas réservé aux célébrités. À mon ancien travail, un patron m’a convoquée pour savoir ce que je voulais faire de ma carrière. De fil en aiguille, il a fini par me dire : « En tout cas, si j’étais toi, je m’assurerais d’avoir une carrière stable pour le jour où ton chum va partir avec une fille plus jeune« .

Inutile de dire que j’étais complètement abasourdie. Mais c’était tout naturel pour lui.

Un problème local

C’est dommage, parce qu’en France, c’est différent. Les femmes vieillissent à l’écran, comme dans la vie. Et grâce à cette représentation, elles nous enseignent à vieillir en beauté.

Le cliché de la femme française de plus de 50 ans, c’est d’avoir un mari, des enfants, un amant, un vibrateur, et un abonnement au cunnilingus. Regardez seulement la patronne d’Émilie in Paris.

C’est vrai de la mode aussi. On y vieillit moins vite et sans gêne. Caroline de Maigret, mannequin parisien de 46 ans et muse extraordinaire a déjà dit :

« Je profite de la tête que j’ai maintenant parce que c’est celle que je vais regretter dans 10 ans »

Vieillir à Paris, c’est chic, c’est drôle, c’est concret. Ça, ça m’inspire.

Me faire pointer le ventre de Kate Winslet à la fin d’une série extraordinaire, moins.

Je réclame donc, en tant que femme nord-américaine, qu’on laisse Kate Winslet apporter un peu de son Europe natale chez nous et que nos chroniqueurs la laissent faire.

Parce que les femmes sont capables de grandes choses, mais même les femmes ne sont pas encore capables d’arrêter le temps.

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